Isa
propos recueillis par Jean-Luc Geneste



Gérald de Palmas LE MELANCOLIQUE
Il se veut un « homme passe-partout », pourtant sa carrière en fait un chanteur sensible, attachant, qui répond à nos questions avec simplicité. Bien qu’il se considère comme un « homme commun », Gérald de Palmas possède le mérite d’avoir un parcours artistique peu banal. Il explose en 1995, le temps d’un tube énorme, monstrueux, qui lui vaut une Victoire de la Musique saluée par un public conquis. C’est alors qu’il disparaît, corps et âme, stérile, ravagé par les doutes. Humain tendre et mélancolique, de Palmas n’a toujours pas réglé ses contradictions. L’homme se cherche fébrilement et ne trouve pas son compte dans une vie trop conventionnelle. La providence prendra alors l’apparence d’un certain Jean-Jacques Goldman, déclic psychologique essentiel qui renversera la tendance en deux phrases, redonnant à cette force d’inertie la confiance et l’impulsion indispensables. Le creux de la vague semblait interminable mais le
compositeur romantique est enfin heureux…

¤ En 1997, après l’échec de votre deuxième album, avez-vous sombré dans la dépression ?

Oui et non. Il y a deux couches en moi : l’une, superficielle, qui m’a fait penser que tout était foutu, que je ne remonterai jamais la pente. La seconde couche, plus conforme à ma nature profonde, me laisse croire que je suis fait pour ce métier, que je dois poursuivre une route, même pavée d’embûches, que la roue finira par tourner. Finalement, je ne lâche jamais le morceau, je reste patient et les choses finissent par se débloquer.



¤ A quoi attribuez-vous votre incapacité totale à composer de bonnes chansons durant trois ans ?

¤ Des erreurs de méthode : je travaillais avec ma tête et pas avec mon âme. Je n’avais plus confiance en moi, donc j’essayais de pallier mon manque d’inspiration en réfléchissant trop, en calculant l’incalculable. J’écrivais puis je foutais à la poubelle textes et compositions sans chercher à comprendre, car je n’étais jamais satisfait. Et puis un beau jour, on abandonne tout, on ne fait plus rien, on devient légume et ça dure des mois. C’est le flip. Je ne prenais plus aucun plaisir à rien. Plus je glandais, plus je culpabilisais. L’incapacité entraîne l’incapacité, c’est le phénomène du siphon : vous sombrez.

Il y a eu le déclic grâce à Jean-Jacques Goldman… Je cherchais de l’aide… et je suis allé voir Jean-Jacques, que j’avais rencontré quelques fois sans vraiment le connaître. C’est le genre de type auquel on a envie de demander conseil quand on est dans la merde, un mec serein et rassurant. Sur un plan plus primaire, le fait que Goldman accepte de collaborer avec moi m’a redonné du tonus. Je me suis dit : « Si un artiste de ce calibre ne te renvoie pas au vestiaire, c’est forcément que tu as un truc.» J’étais dans une telle galère qu’il m’a permis de retrouver des ressources, il m’a débloqué psychologiquement.



¤ Vous qui n’aviez pas de méthode de travail, vous avez dû être surpris par l’organisation Goldman ?

¤ Il m’a donné un tuyau tout simple mais essentiel : « Concentre-toi sur une chanson par mois. Juste une. Si tu y arrives, au bout de douze mois tu auras écrit un album s’en t’en rendre compte. » C’est vraiment tout con mais ça a marché. En deux ans et demi je n’avais pas été foutu de terminer quatre chansons… C’est comme ça que Goldman a réussi sa carrière : une bonne dose de talent et un brin d’organisation.



¤ Ca vous dérange qu’on dise de vous : « Il a le cul entre deux chaises, le rock et la variété » ?

Je crois que la presse aime bien les choses définies, les petites cases pour vous ranger quelque part. Mon défi, c’est de créer mon univers, ma touche personnelle. Et puis j’aime les mélanges : rock, folk, blues, variété… Tout ça ensemble, ça peut faire de la bonne musique.



¤ Vos concerts sont pleins, le public reprend vos chansons par cœur. Ca vous surprend ?

Au départ, j’étais scotché. Mon retour s’est fait avec une telle rapidité que j’analyse encore mal ce changement de situation. J’ose croire que les gens n’ont pas la mémoire courte : je croyais sincèrement repartir en dessous de zéro.



¤ Vous avez déclaré un jour : « Je n’ai que deux qualités : je suis physionomiste et tenace. » C’est un peu étrange…

Oui, je reconnais les gens facilement, même si je ne les ai rencontrés qu’une seule fois. C’est une qualité (rires). D’autre part, je suis un tenace passif : je ne lâche jamais le morceau quand je veux obtenir quelque chose. Mais je ne piétine personne. J’attends que cela vienne, ou bien parfois je me prends d’une folie douce qui me permet de faire des trucs de mec culotté . Comme ce jour de 1988 où j’ai sauté sur Etienne Daho dans une boîte de nuit pour lui dire que je chantais et que je voulais qu’il écoute mes compositions. J’ai osé parce que j’y croyais.



¤ On vous imagine plus…timide !

Je le suis, mais tous les timides ont cet instinct de donner un grand coup de pied dans la porte pour qu’elle s’ouvre, alors qu’ils sont incapables de la pousser.



¤ Vous êtes marié ?

Oui, et j’ai un fils de 5ans. J’ai épousé ma femme avant ma descente aux enfers. Mais…je ne suis pas sûr d’être fait pour le mariage. A cette époque, je n’avais pas conscience de la paternité, de la vie de couple, je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. J’ai mis du temps à trouver ma place, parce que j’essayais d’être un homme responsable. Ce n’était pas mon truc. J’ai commis une grave erreur en jouant les bons pères de famille, moi qui ne suis qu’un ado attardé. En acceptant ma personnalité, en brisant les carcans d’une éducation traditionnelle qui me poussait à me dénaturer, j’ai fini par accepter ce que je suis. Ce n’est pas simple.



¤ Quelle éducation avez-vous reçu à La Réunion ?

Une éducation qui ressemble à celle de beaucoup de gens. On m’imposait l’idée qu’on est un homme mûr et responsable à partir du moment où l’on enfile un costume et une cravate. J’ai mis longtemps à comprendre que c’était idiot. C’est ma femme qui m’a aidé à dépasser ces préjugés, à me faire accepter l’idée qu’il n’y avait de règle absolue pour personne.



¤ Les relations de couple vous torturent ?

Je suis issu de parents divorcés, la plupart de mes amis sont divorcés… Pourquoi ? Pourquoi un beau jour d’été on dit à quelqu’un : « je t’aime pour
la vie ». Pourquoi l’amour finit-il par s’effilocher, se gangrener, s’envoler, comme si c’était une fatalité ? C’est ce que j’appelle le paradoxe du couple. Je sais aujourd’hui que je veux passer ma vie avec cette femme, mais je n’arrive pas à gérer cette relation dans le long terme.

¤ L’amour, c’est un enfer selon vous !

Non. J’en parle dans mes chansons. L’amour est souvent triste mais il n’est jamais négatif. Un e histoire de couple est une véritable aventure, avec ses
rebondissements, ses joies, ses bonnes et ses mauvaises surprises. Moi, je ne suis jamais certain de tenir le bon bout, mais j’essaie avec ma femme coûte que coûte. On observe ce qui se passe chez les autres pour trouver des réponses à nos propres interrogations.



¤ Le milieu du show-biz n’est pas franchement idéal pour faire durer un couple…

C’est même une catastrophe ! Je ne connais pas un couple qui tienne la route dans cet univers impitoyable.



¤ Etes vous un être passionnel ?

En amour comme dans le reste ! Bien sûr, j’en subis les conséquences psychologiques. J’alterne les grands moments de douleur, de vide, de joies et d’angoisses. Il faut sans cesse relancer la machine pour éviter la routine, c’est épuisant.



¤ Etes vous un séducteur ?

Je ne suis ni séducteur, ni dragueur. Je suis un homme « commun », qu’on ne remarque pas dans la rue. Le type sur lequel on ne se retourne pas, auquel
on ne demande pas son numéro de téléphone.



¤ C’est de la fausse modestie !

Non, je vous jure que c’est vrai, et franchement, ça m’arrange bien. Je fais tout ce que je peux pour paraître le plus simple possible, dans ma manière de m’habiller par exemple.



¤ Vous portez quoi en général ?

Jean, baskets, tee-shirts, à la ville comme à la scène. Je cultive par nature une simplicité absolue. On peut dire que je suis un homme « passe-partout ».



¤ Quel paradoxe ! Vous vivez pour être reconnu par les gens mais, en même temps, vous faites tout pour vous banaliser. Pourquoi ?

Je ne confonds pas l’homme et l’artiste. Le premier est réservé, voire mélancolique. L’autre n’hésite pas à se présenter sur scène sans aucune gêne, parce que la musique est sa raison d’être.



¤ Est-ce que vous pourriez jouer la comédie ?

Au théâtre, je ne pense pas. Mais une expérience au cinéma me tenterait assez, juste pour voir.



¤ Qu’est-ce qui vous révolte ?

Je risque de tomber dans les lieux communs si je fais la liste. Le plus douloureux, selon moi, ce sont ces sales affaires qui touchent les enfants, ça me rend fou. Autrefois, tout me fâchait : les hommes politiques, les grands patrons, les publicitaires qui rendent les gens malheureux en leur laissant croire qu’ils peuvent accéder à l’impossible… Je bloque contre un système, et puis je me dis au final que c’est la faute de la nature humaine, et qu’on ne peut pas faire grand chose contre cet état de fait.



¤ On nous vend du rêve…Il faut rêver !

Non, le rêve c’est une belle histoire dans un livre ou dans un film. Le rêve ce n’est pas de dire aux gens : « vous pouvez être champion de formule1, c’est facile. » Parce que ça, c’est faux ! Les slogans ne font pas rêver les gens, ils les leurrent et les empêchent d’assumer simplement ce qu’ils sont. Au final, la plupart sont malheureux ou déprimés.



¤ Reste-il des gens intègres selon vous ?

Pas chez les politiques en tout cas. Les mecs bien, ce sont ceux qui agissent dans l’ombre : des altruistes qui créent de petites organisations caritatives dans leur coin, sans faire de bruit, juste pour aider les autres. On ne les voit jamais à la télévision aux heures de grande écoute, mais ils sont bien là. Ceux-là, je les aime.



¤ Etes-vous heureux ?

Oui, je suis heureux. Malgré mes doutes, je vis la vie dont je rêvais à 14 ans, quand j’écoutais Robert Palmer et les Specials en me disant : « un jour tu composeras des chansons, tu n’y peux rien, c’est ton destin ».