Chorus - les cahiers de la chanson
Entretien réalisé par Daniel Pantchenko



GERALD DE PALMAS DES PALMIERS AUX PALMES

Découvert en 1994 avec « Sur la route », après huit années de « métier » et leur lot de « galères », Gérald de Palmas va connaître une nouvelle période doute avec l’insuccès de son deuxième album, trois ans plus tard. Pour sortir de l’impasse, il aura la pertinente idée de faire appel à Jean-Jacques Goldman… et l’album « Marcher dans le sable » suscitera le plébiscite que l’on sait, radio, télévision, « Victoire » et scène à l’appui. Courtisé dès lors comme auteur-compositeur (Johnny Hallyday, Céline Dion), ce grand jeune homme de trente cinq ans garde cependant la tête froide et solidement posée sur les épaules.

« UNE SORTE DE MELANCOLIE LATENTE »

Fils d’un père breton et d’une mère réunionnaise (son pseudonyme vient de là) , Gérald Gardrinier est né sur « l’île » en 1967. Il y passera ses dix premières années avant d’habiter Aix-en-Provence, et y retournera régulièrement pour les vacances jusqu’à seize ans : « C’est l’un des rares endroits où j’ai l’impression d’être chez moi. Où j’ai vraiment des racines. Il paraît qu’il y a une sorte de mélancolie latente dans l’île, et la mélancolie reste l’un des traits de mon caractère… Sans vouloir faire technique, disons aussi que le rythme musical, au fond du temps, très particulier, très lancinant, correspond un peu à certaines de mes façons de jouer. »

Sans s’intéresser sérieusement à la musique du cru, le séga et le maloya, le jeune garçon s’en trouve de fait imprégné, mais le premier disque qui le
touchera pour de bon, à treize ans, sera un 45T des Specials : « C’était du ska. Jusqu’alors, j’entendais les trucs de mes parents. Ils n’en écoutaient pas beaucoup, en fait : des cassettes tournaient en boucle dans la voiture, genre Beatles, John Lee Hooker, une espèce de best-of des annéescinquante. Le ska a constitué une révélation pour moi et cela ne m’a plus lâché. J’ai acheté des disques et j’ai commencé à faire de la musique assez rapidement ».

L’APPRENTISSAGE

Rebuté par les difficultés de la guitare folk qu’il taquine à quinze ans, il découvre la basse électrique et saborde ses études lycéennes dès la classe
de seconde : « Au fur et à mesure, je passais plus de temps, proportionnellement, dans le magasin de musique d’en face, avec le type qui réparait les guitares, qu’au lycée. » Avec son groupe de copains du bahut, il tâte de sa première scène, à dix-sept ans, comme bassiste, et quand il monte à Paris, deux ans plus tard ( après le « naufrage » de sa terminale), tout se présente sous les meilleurs auspices. Gérald rencontre les Max Valentins, enregistre avec eux un premier CD simple – « les maux dits » - qui marche bien, puis un second qui fait un flop.

Eprouvant d’autres envies musicales, il quitte alors le groupe, fort de ses propres « compos » qui, à son sens, « commencent à tenir la route ». Mais la suite va se révéler moins évidente que prévue : « C’était Etienne Daho qui produisait les Max Valentins. On est entrés dans une maison de disques en claquant des doigts. J’ai cru que cela se produirait tout le temps comme ça, et il m’a fallu tout de même sept ans pour resigner ailleurs ! »

Gérald Gardrinier devient alors bassiste de studio, accompagne différents chanteurs en scène (Kent, Véronique Rivière…), tout en concoctant des maquettes et en consacrant l’essentiel de son temps « à apprendre à composer et à écrire »… Nourri de musiques anglo-saxonnes, il peine beaucoup côté textes : « J’en écrivais assez peu ; comme je ne trouvais personne pour le faire, je me suis forcé, j’ai commencé à y prendre du plaisir, et c’est venu. Au début, j’avais du mal à faire sonner le français comme je le voulais ; aujourd’hui, je n’ai plus du tout envie de réaliser un album en anglais. Ce qui m’intéresse, c’est de présenter quelque chose d’assez personnel, et je pense être arrivé à faire sonner les mots d’une façon un peu particulière. »

SUR LA ROUTE

En 1993, de Palmas signe enfin – sous ce nom – avec le label Chrysalis de la multinationale EMI, et enregistre l’album « La dernière année » qui paraîtra l’année suivante. La voix au timbre non lisse, le spleen routard entre rock, folk et blues entrent en piste à coup de mots simples et efficaces. L’obsédant « Sur la route » (« Car j’étais sur la route / Toute la sainte journée / Je n’ai pas vu le doute / En toi s’immiscer ») accroche radios et auditeurs. En juin 1994, le chanteur le concours de M6 « La musique de demain », dont Francis Cabrel préside le jury. L’année suivante, il est nommé « Révélation masculine » des Victoires de la Musique. Il raconte : « Après le succès de « Sur la route », qui m’a vraiment rassuré sur le choix de faire ce métier, ça a été une nouvelle reconnaissance. Et je trouve que s’il y a une Victoire importante, c’est bien celle-là ! Parce que c’est à cet instant précis qu’on en a le plus besoin. »

Il faut dire qu’en parallèle au personnage sentimentalement perturbé de ses chansons, le jeune homme se pose encore bien des questions. Derrière l’image « costar » protectrice, inspirée de celle de ses chanteurs de ska fétiches, l’artiste de scène se construit, entre pleins et déliés : « Au cours de la première tournée, j’ai eu beaucoup de mal. Je ne possédais aucune expérience de la scène, je ne maîtrisais pas du tout ce qui s’y passait, j’avais plutôt tendance à subir qu’à dominer le sujet. Les premiers concerts ont été assez durs, mais formateurs. »

FRERE JEAN-JACQUES…

La fameuse « route » semble néanmoins tracée, et suite à l’album initial, d’esprit autobiographique, Gérald de Palmas en prépare un deuxième où il
essaie « de trouver un peu de profondeur, de second degré, de dérision ». Malgré l’apport d’excellents musiciens (de M, entre autres), « Les lois de le nature », sorti en 1997, n’obtient pas le succès escompté. « Je pense que c’est une conjonction de plusieurs paramètres. Peut-être le style musical était-il trop différent, avec moins de guitares et beaucoup plus de claviers ? Et que les gens n’ont pas retrouvé ce qu’ils avaient aimé dans le premier ? »

Un autre événement, d’ordre privé, va interférer sérieusement : le fait d’être papa d’un petit garçon… « Je n’avais pas du tout mesuré l’importance d’être père et marié, les responsabilités que ça suppose. J’ai voulu me mettre à la hauteur, faire trop bien et devenir quelqu’un que je ne suis pas… J’ai été assez malheureux durant cette période, jusqu’à ce que je comprenne que je pouvais être un père et un mari pas trop mal sans changer ma personnalité profonde. Cela m’a pris deux ou trois ans ! »

Du coup, un doute sérieux le saisit, au point de perdre parfois l’envie de composer des chansons, voire de continuer. Dans ces moments-là , lui qui revendique volontiers « le temps d’apprendre » sait aussi se ménager celui d’attendre et de réfléchir. Bien lui en prend. Bloqué au terme de quelques chansons, dans l’écriture de son troisième album, il décide de solliciter l’aide éventuelle de … Jean-Jacques Goldman : « On s’était croisés plusieurs
fois. J’aimais bien le personnage. J’avais besoin de quelqu’un de très rassurant, comme lui, qui me réconforte et me dise que je ne m’étais pas totalement planté ; Jean-Jacques Goldman était parfait pour cela. Le plus difficile a été de me prendre par la main pour aller le voir et demander : Est-ce que tu m’aiderais à faire un texte ? Mais j’étais tellement déstabilisé que c’était quelque part ma dernière chance. Je lui ai proposé quatre-cinq musiques, il a choisi « J’en rêve encore » et il a écrit le texte. Ca a dû prendre deux mois en tout, le temps qu’il écoute et qu’il choisisse, parce qu’il travaillait aussi sur d’autres choses. Mais, au bout de trois semaines, quand il m’a dit : « Il y en a une qui me plait vraiment, je vais bosser dessus ! », j’étais rassuré. »

Cette chanson obtiendra un succès immédiat à la parution de « Marcher dans le sable », à l’automne 2000, avant que son morceau phare, « Une seule vie » (d’où est extrait le vers-titre de l’album, et signé Gérald de Palmas soi-même), ne prenne le relais. Outre un très classique sonnet de son grand-père (« Le gouffre ») qu’il a mis en musique, de Palmas a bénéficié d’un apport extérieur inattendu et non des moindres, celui de Maxime Le Forestier, pour « Tomber ».

« J’avais terminé mon album et il me restait une mélodie. Assez content de mon travail, j’avais un coup de fatigue et je pensais m’arrêter là… Un soir,
je croise Maxime et lui raconte que j’ai quasiment terminé, à part une mélodie sur laquelle je n’arrive pas trop à écrire. Il me lance : « Si tu veux, on peut essayer de bosser ensemble ? » C’est ce qu’on a fait pendant deux nuits. Juste pour le plaisir puisqu’il n’y avait plus de pression. »

« Une super expérience : Maxime est resté dans le même esprit que moi, mais avec un jeu sur les mots que je n’utilise pratiquement pas, et c’était passionnant de le voir à l’œuvre… Je crois que ce qui lui a plu, chez moi, c’est le découpage rythmique des mélodies, qui n’est guère conventionnel par rapport à la chanson française. »

PARADOXES

Le paradoxe flagrant avec Gérald de Palmas, jeune père de famille tranquille qui vous parle avec une humilité des plus sympathiques, presquesereine, c’est que tous ses titres décrivent un type largué, abandonné, en perdition amoureuse, l’âme torturée… de sorte que même sa femme vient à s’ensoucier : « Comme je parle des relations dans le couple, de temps en temps elle me dit : « Si les gens pensent qu’on vit tout ce que tu écris,jevais, vraiment, passer pour une emmerdeuse de première ! » ( rire ) En fait, c’est quelque chose de très personnel. J’éprouve plus de plaisir àparler de périodes de crise que de moments de plénitude : ça excite davantage mon imagination. De toutes façons, chacun transporte un peu sesdémons, ses problèmes, et quand on a une sensibilité d’artiste, on s’en sert. »

Si l’amateur de chansons « à textes » risque de se retrouver un peu en manque de substance (chez de Palmas, la musique – riffs de guitare en tête – joue un rôle essentiel dans un tout difficile à dissocier), de contenu, le chanteur souligne simplement : « J’écris sur des choses qui me touchent au jour le jour, ce que je vis, et en particulier les relations de couples. On peut y voir une solution de facilité, peut-être, mais si j’aborde peu les
problèmes de société, ce n’est pas parce que je n’en suis pas conscient, mais parce que cela demande une maîtrise de l’écriture que je n’ai pas encore l’impression de posséder. »

Ces deux dernières années auront été en tout cas des plus fastueuses pour lui, entre une tournée de 180 concerts, un titre d’artiste le plus diffusé en radio, une nouvelle Victoire de la Musique en mars 2002 (« Artiste de l’année » avec Zazie) et plus d’un million cinq cent mille albums vendus. Un palmarès qui lui fait certes plaisir, mais l’incite d’abord à un certain recul : « Je trouve qu’en dix ans le métier a complètement évolué. Ca n’a rien à voir avec le succès de « Sur la route ». Je pense avoir fait un album pas trop mal, mais là, les chiffres, c’est énorme ! Le marketing, la promo, les médias sont devenus très très puissants. Si tu as tous ces gens derrière toi, tes ventes explosent ; mais ça fait peur aussi, car si tu n’es pas du bon côté, tu peux te prendre des bouillons colossaux ! C’est une arme à double tranchant, c’est tout ou rien ! »

Depuis, comme le succès va au succès, Pascal Nègre, le PDG d’Universal, a suggéré à de Palmas d’écrire pour Johnny Hallyday : « Il lui a fait écouter « Marie ». Johnny a aimé et m’a demandé de lui en composer d’autres. Sur les sept que j’ai proposées, ils en ont gardé cinq, dont une avec un texte de Maxime. J’ai adoré travailler avec ce mec-là, parce qu’il est tout l’inverse de moi : un type qui vit à fond, qui n’est pas du tout réservé… Enfin, il a un petit côté timide, mais il brûle sa vie vraiment, alors que moi, j’ai tendance à rester sur ma réserve. » Dans la foulée, Gérald de Palmas prépare
une chanson pour Céline Dion qui avait déjà interprété une version anglaise de « Tomber », sur son album américain.

En octobre dernier est sorti son premier album en public ( « Live 2002 »), un double CD enregistré essentiellement sur un soir au Zénith de Paris, et
réunissant dix-huit titres : trois du premier album, trois du deuxième, onze du troisième, plus un inédit (« Elle s’ennuie », seul titre en studio)… « parce que… après deux ans avec les mêmes chansons, j’avais un peu envie de nouveauté ! »